Le Volcan Licancabur,
Article du Guide du Routard
Beaucoup moins couru que d’autres sommets boliviens, le Licancabur a pourtant une curieuse particularité : une face bolivienne… et une face chilienne. Son cône parfait domine ainsi deux des plus beaux paysages d’Amérique du Sud, le Sud Lipez et l’Atacama.
L’histoire a coupé en deux ce petit bout de terre, mais il est tentant, avec un peu de curiosité, un passeport en règle et une bonne dose de patience, de redessiner des frontières plus naturelles…
Il était une fois une région désertique qui n’intéressait personne, pas même les conquistadores espagnols. Ils avaient donc dessiné un peu à la va-vite une frontière entre le Pérou, le Chili et l’actuelle Bolivie. Mais un beau jour, vers la fin du XIXe siècle, on y découvrit du salpêtre (nitrate) et on se disputa ce petit bout de terre aride. Cette guerre porta un joli nom, « guerre du Pacifique » ou « guerre du salpêtre », mais ça ne suffit pas à la rendre aimable aux yeux des Péruviens et des Boliviens, qui y laissèrent quelques plumes : Tarapacá et la région du littoral passèrent au Chili, la Bolivie perdant de fait tout accès à la mer. C’est ainsi que le volcan Licancabur et son voisin, le volcan Ollagüe, se réveillèrent un matin de 1881, un pied en Bolivie, et l’autre au Chili. L’Atacama devint chilien, le Sud Lípez bolivien.
Aujourd’hui, la région est toujours aussi désertique, sauvage et difficile d’accès, mais c’est ce qui en fait un mythe auprès des voyageurs… et une manne touristique pour les deux pays !
Le succès croissant de la région s’est logiquement répercuté sur les trois villes limitrophes, Uyuni et Tupiza en Bolivie, San Pedro de Atacama au Chili. Perchée à 3 600 m d’altitude, Uyuni est de loin la plus austère des trois. Un froid glacial qui paralyse, des vents violents qui balayent les rues poussiéreuses… une atmosphère de Far West un rien glauque. Une petite mise en bouche avant le Sud Lípez en somme
Tupiza a beau culminer elle aussi à 3 000 m, le climat est plus doux, la vie un peu plus facile. Perdue au fin fond de la Bolivie, à plus de sept heures de piste d’Uyuni, elle attire surtout les voyageurs en provenance d’Argentine. Beaucoup moins touristique que les deux autres.
Avec ses maisons en adobe et son centre classé, San Pedro se révèle la plus séduisante. À 90 % consacrée au tourisme, elle soigne son image, et parvient malgré tout à conserver un petit air tranquille… du moins hors saison ! À une heure et demie seulement de l’aéroport le plus proche, celui de Calama, elle est de loin la plus accessible. Pour se rendre à Uyuni ou à Tupiza, il faut faire des heures et des heures de piste : toute une aventure...
Enfin, ironie du sort, San Pedro la chilienne est la plus proche des trésors du Sud Lípez.
Dans les trois villes, on peut proposer à peu près le même circuit de cinq (possible en quatre) et quatre nuits (possible en trois). Au menu : salar d’Uyuni, desierto Siloli, Laguna Colorada, geysers Sol de Mañana, termas de Polques, desierto de Salvador Dalí, Laguna Verde... Un condensé de merveilles naturelles, entre 3 500 et 5 000 m d’altitude.
Vestiges d’anciens lacs, les salars fleurissent dans la région, mais celui d’Uyuni dépasse l’imagination. Il peut se vanter d’être le plus grand désert de sel du monde, couvrant 11 500 km2, soit environ deux départements français ! Ce salar est aussi vaste et plat qu’une mer d’huile, si bien qu’en regardant l’horizon, on devine la rotondité de la Terre. Le coucher de soleil y est inoubliable, autant que la nuit qui s’ensuit, puisqu’on dort dans des hôtels de sel se distinguant plus par leur originalité que par leur confort… Le tour traverse ensuite des étendues désertiques parsemées de formations rocheuses exceptionnelles. L’une d’elles, surnommée « désert de Dali », semble tout droit sortie de l’imaginaire du peintre.
Mais le clou du voyage, ce sont les lagunas, ces lacs très riches en minéraux, dont la couleur varie en fonction de la lumière et des vents. La Laguna Colorada (4 300 m), peut ainsi passer du rose terne au rouge brique. Ses 60 km2 sur moins d’un mètre de profondeur en ont fait le refuge privilégié de milliers de flamants roses. C’est un spectacle féerique de voir leurs plumes se confondre avec les reflets du lac… Côte à côte, à 4 400 m d’altitude, les Lagunas Blanca et Verde offrent aussi une belle palette de couleurs azurées.
Le Sud Lípez s’impose un peu comme le fleuron de cette région. Mais peu de voyageurs se risquent seuls en plein désert, dans ce réseau de pistes enchevêtrées, sans l’ombre d’un panneau. D’autant que s’il existe une carte du coin, elle n’est imprimée que dans la tête des chauffeurs boliviens.
Côté Chili, le voyageur a plus de choix : les visites peuvent se faire par agences, nombreuses et fiables, ou en individuel, les routes se révélant tout à fait fréquentables, même sans 4x4 rutilant… Les sites sont bien indiqués, et les quelques pistes encore non asphaltées tout à fait carrossables.
Là encore, c’est un peu le pays des merveilles. Le Salar de Atacama, presque tout blanc, vaut quand même le détour pour sa richesse ornithologique, et notamment sa réserve de flamants. L’occasion de les observer de près et d’apprendre un peu plus sur ces oiseaux, dont, à cette altitude, la vie n’est pas toujours rose.
Tout près de San Pedro de Atacama, la Valle de la Luna et ses environs (vallée de la mort et des dinosaures) vaut qu’on s’y arrête. Les circuits des agences partent tous à 15 h, car le coucher de soleil est compris dans le forfait, mais on regrette vite les arrêts photo chronométrés. Mieux vaut la parcourir à son rythme… ou à cheval ! Pour peu que votre monture soit d’humeur conciliante, la chevauchée dans la vallée de la mort restera inoubliable...
Plus difficile en revanche de se rendre seul aux geysers du Tatio, même si la route est correcte et qu’il y a quand même peu de chances de se perdre en suivant la file des phares des minibus. Il faut déjà se motiver pour un réveil à 4 h du mat ! Après, il faut faire trois heures de route dans la nuit noire et par des températures glaciales. Mais à l’arrivée, quel spectacle ! L’air froid (il fait - 10 °C au petit matin) crée de gigantesques fumerolles au contact de l’eau des geysers, et le site est couvert d’un épais brouillard aux relents de soufre. Idéal pour ignorer les (nombreux) touristes, en faisant toutefois attention où l’on met les pieds, car l’eau des geysers est brûlante ! Au lever du jour, pour les courageux, bain chaud revigorant dans l’une des piscines naturelles du site.
Enfin, en comptant une journée de route aller-retour, on peut même pousser jusqu’aux lacs Miñiques et Miscanti, deux superbes joyaux au pied d’une chaîne de volcans. Les lève-tôt pourront voir leur couleur varier en fonction de l’ensoleillement. Il est même possible de dormir au refuge, sur place. Paix royale assurée. De toute façon, quelle que soit l’heure de la journée, vu le nombre de visiteurs, on a toutes les chances de profiter seul d’une vision à 360 °C à couper le souffle.
La route qui relie l’Argentine au Chili par le Paso de Jama date d’une quinzaine d’années à peine, une poignée seulement pour le bitume qui la recouvre. Cette route parfaite oscille entre 2 500 et 4 800 m, traversant des paysages similaires à ceux du Lípez voisin. Le Salinas Grandes d’abord, un salar plus petit qu’Uyuni, mais tout aussi aveuglant, où l’on peut observer le travail d’extraction du sel. Et avec un peu de chance, le passage de quelques vigognes. De part et d’autre de la route se succèdent des lagunes blanches, bleues, vertes... au pied de chaînes volcaniques, au milieu du désert, elles n’ont rien à envier à celles du Sud Lípez !
De nombreux bus empruntent cette route, mais les voyageurs qui ont le choix optent sans hésiter pour un véhicule de location… Rien de plus frustrant que d’observer un vol de flamants ou un troupeau de vigognes derrière une vitre !
S’il y en a pour se moquer des frontières, ce sont bien les animaux qui foisonnent dans la région, indifférents (pour combien de temps encore ?) au trafic des voitures. Des espèces très résistantes, bien sûr, puisqu’ils sont capables de survivre à 4 000 m et plus.
Le lama, malgré sa mauvaise réputation, crache rarement à la tête du premier venu. Au contraire, c’est un animal domestiqué, plutôt nonchalant, qui se laisse facilement approcher. Il fait finalement un peu rustre, comparé à sa gracieuse cousine, la vigogne. Restée à l’état sauvage, un temps menacée d’extinction, elle fait aujourd’hui partie des espèces protégées. Elle est donc chez elle ici, ce qui lui permet de traverser la route en toute impunité. Mais elle est farouche, et si vous tentez de mettre un pied dehors, elle détale ! Une vraie biche andine, gracile et fine, dotée d’un pelage très fin, caramel et blanc. On en croise quelques-unes dans le Sud Lípez, plus encore aux abords du Salinas Grandes et du Paso de Jama. Bien malin celui qui pourra dire si elles sont argentines, boliviennes ou chiliennes !
Même doute sur l’identité des flamants qui bullent et déambulent dans la région du Licancabur. Sur la Laguna Colorada, ainsi que sur le Salar d’Atacama, cohabitent trois espèces : le flamant des Andes (bec jaune et noir, plumage rosé, pattes jaunes), le flamant du Chili (bec blanc à bout noir, plumage saumon), et le flamant de James (bec jaune et noir, pattes rouge foncé). Des jumelles ou un bon téléobjectif sont souvent indispensables pour les différencier, mais, même à l’œil nu, le ballet des tutus roses est, à l’image de la région, fascinant...





